Interview de Belén le Foyer de Costil sur les fibres d’alpaga et de vigogne

Belén le Foyer de Costil est une spécialiste du marketing de la mode et du luxe. Cette franco-péruvienne diplômée de l’université Panthéon-Assas en marketing et actuellement en train de terminer le MBA Global Fashion Management de l’Institut français de la mode est une des rares spécialistes françaises des fibres “andines”: vigogne, alpaga, coton pima n’ont aucun secret pour elle. Elle nous a fait l’honneur et le plaisir d’accepter cette interview pour nous parler de ces textiles exceptionnels qui ont conquis les grandes marques du luxe mais restent cependant assez méconnus en France.

Mon Pérou: Les Français connaissent le lama mais peu la vigogne et l’alpaga, pouvez-vous nous en parler?

Belén le Foyer de Costil: Le lama on le retrouve chez Tintin, dans les peluches, dans la papeterie: il est présent dans l’imaginaire français.

L’alpaga et la vigogne sont des “cousins” des chameaux, et appartiennent à la même famille des camélidés. Ils vivent sur les Hauts-Plateaux péruviens et dans certains autres pays andins (Chili, Argentine, Bolivie). Il y a aussi dans cette famille le guanaco, qui est encore moins connu et qui comme le lama, est très peu utilisé pour le textile.

La Vigogne est surnommée la “Fibre des Dieux”.

Belén le Foyer de Costil: A l’époque des Incas, la fibre de vigogne n’était utilisée que pour habiller l’Inca (l’empereur). Aujourd’hui, le prix de la laine de vigogne au kilo est supérieur à celui de l’or! En terme d’épaisseur sa fibre fait entre 10 et 12 microns, contre environ 15 pour le cachemire ou 25 pour le mohair ou la laine de mérinos.  Plus l’épaisseur est faible, plus la fibre est légère et douce. La douceur de la vigogne est donc incomparable. C’est aussi une fibre très chaude.

L’alpaga semble plus accessible non?

Oui, en effet. Il est plus présent sur le marché et moins cher que la vigogne. Il y a environ 4.000.000 d’alpagas dans le monde dont 85% sont situés au Pérou. On distingue deux sous-genres d’alpagas selon la qualité de leur laine : Huacaya et Suri. La fibre de Suri est plus fine et plus longue tandis que celle de Huacaya est plus courte. Le diamètre de la fibre d’alpaga varie entre 16,9 microns et 23 microns environ. C’est donc plus fin et plus doux que le cachemire par exemple.

On trouve parfois l’appellation “Baby Alpaca”…

C’est une des qualités de la fibre parmi d’autres, comme la “super royale” ou la “royale”. Attention, ça ne veut pas dire qu’on tond des alpagas jeunes ou bébés, ; on ne tond que les adultes en bonne santé. Le “baby alpaga” est la laine qui provient du dos (des lombes pour être plus précis) et est la plus prisée.

 

Avec toutes ses qualités, n’est-il est pas étonnant qu’il n’y ait pas d’élevages d’alpagas ou de vigognes en Europe?

Pour l’alpaga, on trouve de rares élevages en Angleterre, aux États-Unis et même en France. L’Australie commence à prendre de l’importance dans l’élevage d’alpagas et sa production a dépassé celle de la Bolivie, grâce notamment à des “améliorations” génétiques.

La vigogne quant à elle est un animal extrêmement protégé par le gouvernement péruvien et il est strictement interdit de l’exporter. Toute la chaîne de tonte, de production et de commercialisation est suivie de près par l’État et par le CITES (un organisme international de protection des animaux en voie d’extinction). C’est aussi un animal sauvage qui ne supporte pas l’élevage. 

Il faut noter que plus les alpagas et les vigognes vivent en altitude (entre 4500 et 5000 mètres), plus leur laine est fine. Cela rend  donc peu intéressant leur élevage en Europe. L’une des raisons est que la flore des Andes pousse sur un sol volcanique et contient donc une forte concentration en phosphore, calcium et potassium.

Le coton-pima est quant à lui surnommé “la soie d’Amérique du Sud

Là on quitte les animaux et on parle d’une fleur, la fleur de coton. Le coton pima est une variété de coton très fin  (3 microns de diamètre). Il ne représente que 3% de la production mondiale de coton. Il est particulièrement performant pour absorber l’humidité du corps. C’est une matière douce et légère, très agréable à porter directement sur la peau. Le Pérou produit de plus en plus du coton pima bio. D’ailleurs, cette fleur supporte très mal les insecticides. Elle pousse dans les environnements humides et chauds, notamment dans le Nord du Pérou, qui bénéficie d’un climat tropical. La région de Piura concentre une importante partie de la production.

Quels sont les groupes péruviens qui commercialisent l’alpaga et la vigogne?

Il y a de nombreux producteurs sur place. Cependant, les deux principaux sont Grupo Inca et Grupo Michell. Les deux sont situés à Arequipa, au Sud du Pérou, qui est ma ville natale par ailleurs. Grupo Inca commercialise les marques Incalpaca, Tumi et Kuna, la dernière étant la plus haut de gamme. Michell est le leader du marché et exporte beaucoup à l’international, notamment en Italie et en Asie de l’Est (Chine, Japon, Corée du Sud…). Leur marque la plus haut de gamme s’appelle Sol Alpaca.  Leurs collections restent très ciblées pour les marchés sud et nord-américains.

Y-a-t’il des marques qui commercialisent l’alpaga et la vigogne en France ?

Loro Piana, du groupe LVMH, domine le marché européen de la vigogne.  Ermenegildo Zegna et Hermès pour la collection homme ont aussi une courte gamme en vigogne. Pour l’alpaga, on trouve de plus en plus de “mix matières”, avec 25% d’alpaga et 75% de laine de mouton. Par exemple dans la collection de manteaux de Joseph.

Il faut noter que les producteurs péruviens interdisent les “mix matières” pour la vigogne, pour protéger le marché de cette fibre. Ils veulent éviter par exemple les mélanges 5% vigogne et 95% de laine de mouton qui seraient “marketés” comme de la vigogne.
 

L’alpaga et la vigogne sont des fibres durables?

Oui, pour plusieurs raisons. Ce sont des animaux qui n’abiment pas la terre car leurs pattes ne détruisent pas la flore en la piétinant (contrairement aux chèvres cachemire par exemple). Ils ont des coussinets et non des sabots sous les pieds. Les alpagas mangent en outre deux fois moins que les chèvres cachemire.

Ces animaux n’arrachent pas les plantes mais les coupent avec leurs dents, ce qui permet la repousse rapide des végétaux par rapport aux bêtes qui les arrachent avec leurs racines. L’eau consommée par les élevages est de l’eau de pluie, qui n’est pas prise aux agriculteurs ou aux habitants.

Enfin, il existe 32 types de coloris naturels de la fibre d’alpaga, qui n’a donc pas besoin de traitement chimique pour être colorée. C’est enfin une source importante de revenus pour les familles modestes, souvent indiennes, des hauts-plateaux.

Côté développement durable, l’alpaga et la vigogne sont donc exemplaires!

Avez-vous une pièce fétiche en vigogne ou en alpaga?

Je suis fan des manteaux en vigogne de chez Loro Piana, extrêmement chauds, légers et doux. Le cintre est plus lourd que le manteau! En attendant, je chéris mon écharpe en vigogne de chez Kuna qui me réchauffe durant les hivers parisiens rigoureux.

 

3 thoughts on “Interview de Belén le Foyer de Costil sur les fibres d’alpaga et de vigogne

Laisser un commentaire