Le Pérou il y a 250 ans par les yeux d’un missionnaire jésuite. C’est cet alléchant programme que nous proposent les éditions Chandeigne et Lima, avec cette traduction du latin de la « Relation du père Eder, S. J., chez les Moxos ». Ce jésuite hongrois a passé une vingtaine d’années aux confins du vice-Royaume du Pérou avant d’en être expulsé, comme tous ceux de son ordre en 1767.
Les choses ont bien sûr bien changé depuis le XVIIIe siècle. Les frontières, pour commencer, puisque le missionnaire vivait dans l’actuelle Bolivie, à la frontière du Mato Grosso brésilien. Le père Eder nous parle de choses aujourd’hui ancrées dans l’imaginaire mondial, mais à l’époque inconnues des Européens : les Andes, avec les lamas qui déjà crachent, les alpagas et les vigognes, désignés sous le nom de « moutons » la faune amazonienne : des panthères qu’il appelle « tigres », des tamanoirs, les caïpibaras, mais aussi chauves-souris, toucans, fourmis font l’objet de son attention…
Il nous décrit l’avocat, l’ananas et le cherimoya, qui séduisent son palais, mais aussi le maïs (appelé « blé de Turquie »), la fabrication de la toujours populaire chicha à partir de ce dernier. Moins à son goût, on le comprend, certains plats lui font horreur (queues de crocodiles, viande de singe cervelle compris, purée de vers de terre…). Il nous offre également une passionnante description des techniques de chasse avec les flèches empoisonnées (et la fabrication dudit poison), des sarbacanes aux non moins étonnantes techniques de pêche. Il nous décrit, émerveillé, leur habileté aux arts, que ce soit pour reproduire des sculptures de Christ en croix, mais également leur art textile et leur art de la plume qui leur permettait de confectionner de véritables tableaux. Mais ces louanges sont mêlées d’un racisme d’une violence assez inouïe, malgré toutes les années passées en leur compagnie (les Moxos sont paresseux, menteurs, etc.), et d’un mépris total pour leurs croyances et rites, qui ne font d’ailleurs guère l’objet de descriptions, sinon pour montrer comment sa ruse a mis à bas telle ou telle superstition, moins impie à le lire que puérile et ridicule. On trouve quand même d’intéressantes légendes, le récit de fêtes et de jeux de ballon en caoutchouc joués entre deux équipes avec les pieds et la tête, qui ressemblent furieusement au football… racontés de manière condescendante mais racontées tout de même.
Le plus étonnant sont sans doute les tentatives jésuites de civiliser ces sauvages. Ils organisaient des sortes de chasses à l’homme, des semaines à parcourir la forêt à pied, puis de séduction à base de présents de pacotille, d’invitations et de ruses diverses pour les convaincre d’abandonner leur mode de vie, de quitter la forêt et de s’installer dans les villages jésuites, de porter des vêtements, de cultiver des champs et au bout de prier Jésus.
Une entreprise de civilisation qui nous apparaît bien sûr rétrospectivement comme destructrice… même si, on doit le rappeler, les Jésuites ont pu, sinon protéger les autochtones, du moins ne pas les massacrer ni les réduire par la force en esclavage, comme ce fut le cas de la part des civils et militaires Espagnols. Les Moxos, un siècle après, allaient d’ailleurs subir un travail forcé à grande échelle, d’une cruauté inouïe, par les exploitants de caoutchouc, pour fournir la florissante industrie du latex.
Dernier point : il semble que le texte avait déjà été traduit une première fois aux éditions de L’Harmattan il y a une petite vingtaine d’années, sous le titre Missionnaire en Amazonie, passée inaperçue, et qui rend cette re-traductioin fort utile.
Une mission au Pérou. La relation du père Eder S. J. chez les Moxos (1753-1767), Traduction et notes : Jean-Pierre Clément et Jean-Paul Duviols.