Le Pérou préhispanique un grand producteur de textiles

(extrait du mémoire d’études rédigé par Belén Prado le Foyer de Costil, avec sa gracieuse autorisation)

 

 

Tunique Wary 7ème–9ème siècle

L’histoire du textile au Pérou remonte aux civilisations pré-inca. Il a connu une apogée technique et artistique durant les civilisations Paracas et Nazca avant de pérécliter après l’arrivée des Espagnols. Cette histoire laisse un héritage immense qui constitue le grand patrimoine péruvien des techniques de tissage et de teinture.

 

Chapeau Tiahuanaco – Wary
500–900 après J.-C.

 

1 Les principales cultures textiles pré-inca

Le Pérou a été occupé par de très nombreuses cultures durant sa longue histoire avant l’arrivée des Espagnols.

Le tableau suivant présente les principales cultures et leurs dates d’expansion:

Près de 2 500 ans avant J.-C. bien avant la culture Chavin, le coton était déjà la matière principale des civilisations de la côte littorale péruvienne. 

Dès cette époque, le tissage était un élément capital de la vie quotidienne des anciens Péruviens. Il ne s’agissait pas seulement de créer des pièces pour se protéger du froid; ces dernières endossaient également un grand rôle rituel. 

Les différentes matières et l’iconographie utilisées dans les tissus symbolisaient le rang politique, religieux ou militaire de son porteur dans la société. Cela pouvait également indiquer le métier exercé et l’origine sociale d’une personne. Un très beau tissu pouvait enfin servir de monnaie pour les échanges commerciaux ou pour les mariages. 

 

Tissu Côte centrale – Période “Intermedio Tardio”

Au premier millénaire avant J-C, lorsque la culture Chavín se développa, un nouveau style artistique apparut sur tout le territoire andin. Au cours de cette période, il y eut des changements substantiels dans l’art textile, avec l’apparition du métier à tisser et l’émergence de nouvelles techniques textiles comme le rembourrage, le brocart et la gaze.

 

Tricot Côte Centrale- Période “Intermedio Tardio”

Tout au long de l’évolution de ces cultures, l’art du textile se transformait également. A ses débuts, les couleurs sur les tissus étaient absentes, peu à peu, des tons sobres comme l’ocre, le blanc et la terre de sienne ont été utilisés. 

Outre des vêtements, des filets de pêche, des sacs, des accessoires ou des tapisseries étaient produits sur le territoire. On peut apprécier le niveau technique et artistique des sublimes pièces retrouvées dans le désert de Paracas, dans le centre du Pérou, qui ont été soigneusement préservées. 

Les pièces retrouvées étaient enterrées sous le sable fin. Grâce à la sécheresse de cette zone, ces textiles ancestraux ont pu garder leur état d’origine. 

 

 

 

Broderie Chancay 1100 après J.-C. – 1450 après J.-C.

 

Il faut savoir que dans la côte centrale du Pérou, il pleut environ 15 minutes au total par année, soit en moyenne 48 mm de précipitations annuelles. 

Les couleurs et le design des pièces qui ont été retrouvées sont d’une modernité telle que l’on pourrait croire qu’il s’agit des pièces contemporaines; ce sont pourtant des textiles créés par des cultures anciennes telle que celle Paracas, il y a 2200 ans dans la vallée d’Ica au sud de Lima; ou Wari, dans le sud des Andes, il y a 1 300 ans. D’autres cultures telle que celle de Chancay (apr. J.-C. 1200 – 1450) maîtrisaient la production de sublimes mousselines, tapisseries et brocarts.

 

T-shirt Chimu 900 après J.-C. – 1470 après J.-C.

 

A l’époque des Incas (1200 – 1532 apr. J.-C.) le textile restait très important. Afin de nous donner une image de l’importance du textile de l’époque, le chroniqueur Pedro Sanchez raconte que lorsque les Espagnols ont commencé à envahir le territoire Inca, les généraux de l’empire ont brûlé les dépôts qui contenaient des vêtements pour éviter que cette précieuse matière ne tombe entre les mains de leurs ennemis. 

Tunique en Plumes préhispanique période et culture non déterminées

 

Il est probable que la première reconnaissance de l’importance des textiles précolombiens soit le fait de l’évêque Baltazar Jaime Martinez de Compañón y Bujanda, qui a réussi à rassembler une importante collection d’objets préhispaniques dans lesquels se trouvaient des pièces ornées de plumes et des tissus. Cet évêque a également peint des œuvres qui illustrent la richesse de l’activité textile au XVIII siècle. 

Cette activité avait besoin d’un grand nombre de personnes qui consacraient leur vie à la confection de vêtements. Les principaux utilisateurs de ces ressources étaient les dirigeants et l’armée. 

 

 

 

 

 

Zoom image précédente Tunique en Plumes préhispanique

 

2 Les matières premières du textile et de la teinture préhispanique

Pour obtenir la fibre, le tisserand de la côte péruvienne avait à sa disposition le produit de la culture du coton, tandis que dans les Andes,  il utilisait les fibres de laine et d’alpaga qui étaient tondus en été. Des fibres sauvages étaient également collectées à partir de plantes de cactus, de plumes d’oiseaux de la jungle, de cheveux humains ou de chauve-souris. 

Pelotes de Coton – Culture Chimu 800- 1440 après J.-C.

On pense que des échanges se faisaient entre les différentes régions afin d’obtenir les matières disponibles dans chacune d’entre elles. Le coton de la côte était par exemple échangé contre les fibres des camélidés de la montagne. 

Les plumes et pierres de l’Amazonie étaient utilisés comme éléments décoratifs des tissus. Des paillettes d’or et d’argent pouvaient également orner ces tissus ancestraux.  

Comme expliqué dans le livre Tejidos del Peru Antiguo de Roberto Gheller Doig “…après avoir nettoyé et cardé les fibres, le tisserand procédait à leur teinture, en utilisant des pigments minéraux et des colorants végétaux : La cochenille pour les rouges, l’indigo pour obtenir le bleu, les graines molle pour le jaune. Par ailleurs, les graines de tara et de caroubiers servaient pour les tons bruns, le chilca pour le vert. Pour obtenir la couleur orange, la graine de achiote était moulue. Des encres de fruits de mer étaient également utilisées”.

Grâce à la richesse des ressources naturelles du pays, les anciens Péruviens ont pu développer un vrai camaïeu de couleurs qui leur ont permis de créer des pièces sublimes. 

Pour éviter que les pigments ne se décolorent ou ne disparaissent avec l’utilisation du vêtement ou au fil du temps, des mordants ou des fixateurs tels que l’alun et l’urine humaine étaient appliqués.

Tissu Paracas Necropolis 200 av.J.-C. – 200 aprs .J.-C.

 

3 La technologie textile préhispanique 

Une fois le coton récolté, il subissait un processus de nettoyage afin de retirer les graines. Il était ensuite battu avec un bâton jusqu’à l’obtention d’une fibre duveteuse, prête à être filée.

Pour la laine des camélidés, le processus après la tonte était un peu différent. La laine était lavée afin d’éliminer toutes les impuretés pour continuer le cardage. Les fibres ainsi traitées étaient posées en parallèle et nettoyées à nouveau. De cette façon, elles étaient prêtes à être filées.

Pour le filage, un bâton en bois ou une roue de filage était à l’origine utilisé sous la forme d’une fourchette, dans laquelle la laine ou le coton était placés et enroulés au moyen d’un fuseau. Le bâton de bois est une baguette plus longue qu’épaisse qui s’amincit vers les extrémités. Pour remplir sa fonction, il a besoin d’un poids ou “piruro”, qui peut être en argile, en pierre ou en bois.

 

Bâtons en bois avec “piruros” sculptés et décorés

Au cours du processus de filage, les fibres étaient étirées et tordues, donnant élasticité et fermeté au fil. La torsion pouvait se faire vers la droite (S) ou vers la gauche (Z). 

Après la torsion, le fil était enroulé pour former des écheveaux selon la couleur, l’épaisseur ou la texture.

Après toutes ces étapes, les fils étaient tissés sur le métier à tisser. À l’époque préhispanique, cela pouvait être de trois types: attaché à la taille, horizontale ou verticale. La plus répandue était la version attachée à la taille, ainsi appelée parce qu’à une extrémité, il y avait une sorte de ceinture qui entourait la taille du tisserand, qui pouvait ainsi contrôler la tension des chaînes, tandis que l’autre extrémité était attachée à un arbre ou au mur. Habituellement, les tissus obtenus avec ce métier atteignent un maximum de 95 cm de large. Les métiers à tisser horizontaux et verticaux ont été utilisés pour réaliser des tissus plus larges.

 

 

Les différentes techniques utilisées dans la fabrication de textiles préhispaniques étaient très importantes. Celles-ci pouvaient varier selon la culture et l’usage rituel ou utilitaire qu’ils donnaient au tissu. 

Certaines de ces techniques sont encore utilisées comme le bouclage, la dentelle, le patchwork, la tapisserie, le brocart, face de trame, chaînes complémentaires, chaînes supplémentaires, la teinture, la broderie, la gaze, le tissu double, face de chaîne, le tricot.  

Guaman Poma de Ayala – Les métiers à tisser

       “Unku” et Jupe – Culture Chimu 800- 1440  après J.-C

 

 4  Focus sur les  cultures Paracas et Nazca 

Dans cette partie, je vous présente un focus sur deux de cultures préhispanique péruvienne sélectionnées pour la richesse et la beauté de leur textile. Il s’agit des cultures Paracas et Nazca. 

Il s’agit de deux des nombreuses cultures pré-Inca qui ont été découvertes, et qui ont existé entre 1000 av. J.-C. à 1450 apr. J.-C. 

Les Paracas et les Nazca ont atteint un haut niveau technologique dans leur création textile et architecturale, appréciable dans les différentes œuvres et pièces textiles retrouvées par les archéologues. 

Dans le domaine textile, ils faisaient de la broderie fine, des tapisseries, du brocart, de la gaze, entre autres. Parmi les vêtements fabriqués, les archéologues ont retrouvé, des ponchos, des chemises, des jupes, des ceintures, des sacs, des éventails et divers accessoires.

Tissu Nazca 100 – 700 après J.-C.

 

Vers l’année 1925, à l’initiative du Dr Julio C. Tello, les premières fouilles archéologiques ont été effectuées dans la péninsule de Paracas.

Tissu Nazca 100 – 700 après J.-C.

Grâce au climat sec de la côte sud du territoire péruvien, la matière organique des tombes de Paracas a été préservée. Se distinguent les manteaux brodés de haute qualité technologique et de grande beauté esthétique. Ces pièces ont été utilisées comme offrandes à l’intérieur des sépultures. Plus le contenu des vêtements était riche et varié, plus le rang de la personne momifiée était élevé.

400 tombes ont été retrouvées suite à ces fouilles archéologiques. Le Dr Tello considère que la culture Paracas est divisible en deux périodes différentes, Paracas-Cavernas et Paracas-Necropolis. 

La grande différence entre les deux périodes réside surtout dans l’utilisation de la matière première. Dans la période des Cavernas, le coton était principalement utilisé dans la couleur blanche et le marron clair naturel. Dans la période Necropolis, la laine de vigogne, alpaga et lama était utilisée en plus du coton. Au cours de cette dernière période également, un très haut niveau d’excellence a été atteint en termes de broderie, encore supérieur à la période précédente.

 

 

 

 

Tissu Transition Paracas-Nazca – The Textile

Les représentations iconographiques les plus courantes dans les deux périodes sont des figures anthropomorphes, serpentines et félines.

Elles évoquent aussi des êtres mythologiques avec des masques ou du maquillage, avec des coiffes à plumes. Les autres figures représentées sont les graines, les fruits et quelques autres animaux tels que le tigre, le renard, le singe, le condor, ou la vigogne.

Vers la fin de la période Necropolis, la côte du Pérou a vu l’émergence d’une nouvelle tendance culturelle connue sous le nom de Nazca (connue par le grand public notamment pour ses fameuses “lignes de Nazca). Cette culture a surtout développé sa spiritualité à travers des rites et des cérémonies qui se sont déroulés dans le but d’assurer l’abondance à son peuple.

 

 

 

 

 

 

 

Quant à ses créations textiles, on peut observer une continuité du style “réaliste” avec l’époque de la nécropole de Paracas. Cependant, à mesure que cette civilisation a évolué, ses dessins sont devenus des “images magiques” ; les figures sont devenues plus complexes et ont évolué vers des images irréalistes, plutôt mythologiques, caractérisées par la distorsion et l’allongement des thèmes représentés.

La culture Nazca a abandonné progressivement la broderie héritée des Paracas pour fabriquer des tissus plus complexes et / ou tridimensionnels. 

Un bel exemple de cette technique tridimensionnelle est un très beau tissu orné de personnages qui appartiendrait à la période de la civilisation Paracas. Il s’agit des représentations des personnes importantes, des fleurs, des oiseaux, des arbres. Ces décorations d’environ 10cm de hauteur étaient ajoutées afin d’embellir le tissu.  

 

Broderie Paracas – Pièce analysée par Jean Levillier (1928)
Arbre Chancay 1200-1450 après J.-C.

 

Un autre bel exemple est celui de “el árbol sagrado” (l’arbre sacré), fait par les Chancay marqué par son symbolisme lié à la vie. 

Cette oeuvre fait partie de la recherche d’expressions textiles tridimensionnelles qui se sont produites tout au long de l’histoire du tissage précolombien.

Dans la recherche de l’imitation de la nature, la technique tridimensionnelle était la plus adaptée. Et si le naturalisme était le chemin que certains artistes voulaient parcourir, l’un de ces chemins impliquait d’abandonner le métier à tisser et de s’exprimer grâce aux volumes.

 

 

 

 

 

 

 

 

L’apogée Inca et l’impact de la conquête espagnole sur l’art textile péruvien 

La civilisation Inca (1200 – 1532 apr. J.-C.) fut une des civilisations précolombiennes les plus puissantes. Durant son apogée, elle a conquis et dominé tous les autres peuples de la région, sur des territoires allant de l’Equateur à l’Argentine actuels.

Ce nouvel Empire Inca a hérité d’une tradition de quatre millénaires de développement textile. La plupart des matériaux et des techniques de  tissage utilisés par les différentes cultures de l’ancien Pérou ont été  réunis durant cette période.

A cette époque, l’activité textile était aussi importante que l’agriculture. Le tissage était présumé être la principale occupation des femmes.

En plus de l’utilisation de coton et de laine de camélidés comme matière première, il a été possible d’identifier dans certaines pièces l’utilisation sporadique de poils de viscache (rongeur de la famille des chinchillas), de la fourrure de chauve-souris, ou de métaux tels que l’or et l’argent qui étaient utilisés pour les tissus de l’élite Inca.

Enfin, pour toutes les cultures pré-Inca comme pour les Incas, l’importance des textiles était rituelle, sociale et politique. L’historienne Maria Rostworowski spécialiste des Incas considère que les textiles et l’art des plumes avaient de la valeur pour leur tradition de réciprocité et le paiement d’hommages. De même, les énormes dépôts de textiles décrits par les chroniqueurs révèlent la valeur des textiles d’alpaga utilisés comme cadeaux pour renforcer les alliances.

Pour terminer ce chapitre, nous pourrions dire que la première rupture dans le tissu de l’histoire péruvienne se produit avec l’arrivée des conquistadors espagnols en 1532. Même si les communautés andines ont continué à tisser avec des techniques préhispaniques, le métier à tisser européen à pédales leur a été imposé. Tant le design préhispanique comme l’utilisation de leurs tissus ont été progressivement remplacés par des modes européennes. En revanche, la technique du tissu tricoté pré hispanique est restée utilisée jusqu’à aujourd’hui.

Pièce (probablement un bord) de tissu Nazca 100 – 700 après J.-C

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